TANTRA TRADITIONNEL ET NEO-TANTRA : AU-DELA DE LA DUALITE

Par Laurence Heitzmann et Laurent Lacoste

Cet article est la version longue d'un article publié dans Méditation France
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 Vouloir discourir de Néo-Tantra et de Tantra traditionnel est en soi paradoxal du point de vue du Tantrika. Le simple fait de les comparer, de les commenter, de dire en quoi ils diffèrent ou en quoi ils sont apparentés nous éloigne déjà du sens profond que revêt ce mot. Pour le monde tantrique de quelque « obédience » qu’il se réclame, l’essence est Advaïta, non-dualité. Rien n’est séparé, rien n’est opposé, tout est un, tout est parfait en soi. Donc en principe, pas besoin d’expliquer ni de comparer.

Alors pourquoi cet article ? Parce que dans cette quête, cette aspiration non-duelle, où tout est expérience, conscience et énergie, les mots et l’esprit font également partie du tout, comme toute expérience humaine, et c’est grâce à cette expérience, lorsque l’attention totale y est portée, que l’on atteint la libération selon les tantriques. La comparaison, tout autant que la compassion, l’amour ou la non-dualité sont l’expression de l’essence divine. Les mots peuvent ainsi être regardés comme un support de la recherche, tout autant que les méditations, les rituels et les Asanas (postures).

Le Tantrisme a toujours été véhiculé, bien sûr, par l’expérience initiatique, par les rituels mais aussi par tous ces textes philosophiques que sont les révélations (Agamas), les chants (Karikas), les Tantras (traités). Alors quelques mots de plus pour comprendre :

Beaucoup d’entre nous sont venus à cette interprétation occidentale du mouvement tantrique que l’on nomme néo-tantra, par hasard. Certains à la recherche d’une meilleure capacité à être en relation, d’autres pour épanouir leur sexualité, d’autres enfin pour donner un sens à leur vie. Certains y ont fait l’expérience, quelquefois déstabilisante, souvent révélatrice et bouleversante, que l’on pouvait porter un autre regard sur l’existence et le monde. Pour beaucoup, cela a été suffisant. Pour ce qui nous concerne, il fallut que nous cherchions à comprendre. Pourquoi ce mot - Tantra - pour décrire les pratiques et les sensations que nous avions vécues dans nos stages ? Quel sens véhicule-t-il vraiment ? Quelle en est l’essence et la vérité ? La réponse était pour nous dans la tradition. Parce que le Tantra que nous vivons - le néo-tantra - est une interprétation occidentalisée de courants traditionnels nombreux et variés. En plongeant dans l’abondante littérature qui les décrit, nous espérions trouver les réponses à nos questions. D’où vient ce Tantra ? Ce que nous vivons est-il bien le Tantra ? Tout cela a-t-il un sens ?

Alors notre PREMIERE DECOUVERTE fut que ce mot était une sorte de fourre-tout dans lequel quelques érudits européens du 19ème siècle classèrent plusieurs courants spirituels des traditions Bouddhiste, Shivaïte, Visnouite et quelques autres. Nous ne sommes pas sanskritistes mais notre compréhension est que ce terme, qui certes évoque l’idée de tisser, a été utilisé, par extension, pour décrire des « tissages de mots ensemble », des traités. Ces traités, au même titre que les Agamas et Karikas véhiculaient les termes de philosophies et de courants spirituels qui irriguèrent le monde Indo-Himalayen dès les premiers siècles de notre ère. Ces philosophies spirituelles non-duelles sont également connues sous des vocables comme « shivaïsme non duel du cachemire » en Inde (mais il existe aussi là-bas des cultes tantriques qui vénèrent Kali, Shakti, Tripura Sundari ou bien Vishnou) ou bien Vajrayana (dans la mouvance bouddhiste).

LA DEUXIEME DECOUVERTE importante fut que ces courants philosophiques et spirituels fascinèrent, à la fin du 19ème siècle et tout au long du 20ème siècle, de nombreux chercheurs occidentaux qui se mirent à écrire et à décrire à leurs propos. Ces textes inspirèrent des psychanalystes (y compris Jung), des psychothérapeutes, des méditants et chercheurs occidentaux qui s’en inspirèrent et en utilisèrent préceptes et pratiques pour les intégrer dans leurs propositions. Là-dessus, Osho, philosophe et maître spirituel rebelle, iconoclaste et donc contesté, se mit, entre 1970 et 1990, à commenter tous les textes possibles des traditions spirituelles de l’histoire du monde (notamment afin de faire passer à ses publics son propre message non-duel), Zen, Soufi, Chrétienne (évangile de Thomas), Bouddhiste, etc. Évidemment, Osho commenta, dans ses discours, des textes de la tradition tantrique pour laquelle il avait sans doute une affection particulière, notamment pour leur côté transgressif, voire subversif. Il en commenta trois. Deux de la tradition bouddhiste tantrique (Le chant Royal de Saraha et le chant de Mahamudra, respectivement commentés dans les recueils de discours : Tantra, sagesse suprême (Ed. Ronan Denniel) et Tantra Vision édité en français, en deux volumes, sous les titres L’expérience du Tantra et La Transformation par le Tantra (grâce aux éditions Almasta). Et puis il commenta dans ses discours (publiés sous le titre de Book of Secrets – à lire en anglais tant la version française est coupée) un texte de la tradition Hindouiste Trika : Le fameux Vijnana Bhaïrava Tantra, sans doute le plus traduit et le plus commenté parmi tous les textes tantriques. Les discours vulgarisateurs d’Osho à propos du tantrisme, permettent, dans une première approche, de comprendre l’essence des textes traditionnels, souvent abscons au premier abord car très allusifs et métaphoriques.

 Osho

Plusieurs des disciples d’Osho, lorsqu’ils quittèrent sa Commune, rapportèrent en Occident la vision « Osho » du Tantrisme et en firent la renommée, en la diffusant sous forme de stages. On peut donc définir le Néo-Tantra comme une interprétation occidentalisée de différents courants tantriques traditionnels. Cette interprétation, qui a été influencée par Osho et par d’autres – philosophes, écrivains, thérapeutes et chercheurs occidentaux – utilise des adaptions de rituels traditionnels, des sortes de Pranayamas revisités (techniques de respiration), des massages et de nombreux exercices issus des courants de thérapie psycho-corporelle qui fleurirent dans les années 1970 à 1990.

LA TROISIEME DECOUVERTE : les tenants de ces courants traditionnels, dans leurs ouvrages érudits ont tendance, lorsqu’ils abordent le sujet du néo-tantra dans leurs prologues, à le considérer et à le décrire comme complaisant et « à côté de la plaque », comme un gloubi-boulga mal digéré de lieux communs à propos de développement personnel et de sexualité (à noter l’exception de l’excellent ouvrage de Vincent Bardet – ex traducteur de Tchogyam Trungpa : « Le livre du Tantra » Ed. Dervy). Alors pour nous qui n’étions pas initiés dans une tradition ancienne, au-delà de la première déstabilisation que cela représenta (et après tout, si ils avaient raison, et si nous n’étions pas légitimes…), ce fut une formidable incitation à étudier, à lire encore plus pour mieux comprendre et par là accéder à une inestimable source d’inspiration. Alors merci à tous ceux qui, l’espace d’un instant, oubliant Advaïta, nous ont piqué un peu les fesses pour nous faire avancer. Comme disait l’autre, tout est parfait.

Alors qu’est-ce qu’on pourrait dire du néo-tantra qui ne déclencherait plus l’ire de nos érudits ?

Nous ne pouvons pas commencer à évoquer ce thème sans parler de Margot Anand ni sans lui rendre hommage. Elle est la fondatrice du SkyDancing Tantra dont elle a bien voulu nous confier, depuis bientôt 8 ans, les rênes dans le monde et sa succession. Au-delà de l’honneur que cela représente pour nous, nous souhaitons évoquer à quel point Margot, comme aucune/aucun autre, a été la pionnière de ce Tantra à l’occidentale, que ce soit en Europe ou aux États-Unis. Ayant connu la révélation d’une première extase spirituelle lors d’un acte sexuel à 18 ans puis passée par toutes les expériences possibles de méditation, de thérapie et de psychologies imaginables dans les années 1970-80, comme beaucoup de chercheurs de son époque, elle rejoint Osho et sa commune. Ce passage - elle ne le suit que deux ans - la marque profondément, d’autant qu’Osho lui confie l’animation des quasi premiers ateliers de « néo-tantra » dans sa Commune. De retour en occident, elle crée le SkyDancing Tantra, inspirée en cela par toutes ses expériences et s’appuyant sur une vision en méditation de Bouddha Padmasambhava, d’où le nom de SkyDancing Tantra.

Padma SambhavaCe regard captivant et féroce de Padmasambhava vous intrigue ? Cliquez sur l’image 

Margot est une, voire la principale pionnière du néo-tantra en occident (Europe et USA). La plupart des stages de Néo-Tantra aujourd’hui proposés un peu partout sur ce globe sont construits sur les modèles qu’elle a mis en place il y a plus de trente ans pour SkyDancing Tantra. Cette construction des stages avec une méditation active le matin (souvent une méditation Osho) puis cette succession de sessions du matin jusqu’au soir afin de faire lâcher le mental, c’est elle. Le fait de nommer la posture du Yab-Yum (Tibétain) ou Upavishta (posture assise en sanskrit), « la Vague », vient aussi probablement du fait qu’elle a créé une pratique pour SkyDancing qui utilise la posture en Yab-Yum et l’a nommée : « la Vague de l’Extase/Béatitude » (The wave of bliss). Aujourd’hui, « faire une vague » est passé dans le vocabulaire courant de notre petit monde (y compris anglophone) néo-tantrique. Nous le devons probablement à Margot. Ce ne sont que quelques exemples. On pourrait encore citer la féminisation du terme Yoni (masculin en sanskrit) en « la Yoni », le clitoris, devenu « la clio » dans son vocabulaire, comme des revendications manifestes d’une puissance féminine et sexuelle affirmée de la Shakti (Énergie), comme un coup de boutoir asséné au monde patriarcal et aux concepts archaïques contre lesquels les femmes de sa génération ont dû lutter.

Margot LL
Margot Anand et nous (Laurence et Laurent) – Juillet 2020

Parce qu’après tout, les Tantrikas sont des rebelles. Pas des rebelles qui luttent mais plutôt des rebelles qui transgressent tranquillement dans leur coin. Au moyen âge au Cachemire, il pratiquaient la consommation de viande, d’alcool et la sexualité lors de rituels éminemment transgressifs (et cachés) vis-à-vis de la règle qu’imposait l’ordre Brahmanique dominant. Il y eut aussi les rituels Karmamudra de la tradition bouddhiste, ou bien enfin ceux proposés dans le cadre plus occidentalisé du néo-tantra. Margot, à sa manière, est une rebelle de cette trempe, une femme libre qui a chevauché et chevauche encore sa vague au tournant de deux siècles sans s’embarrasser des questions de convenances, des idées reçues et menant sa barque là où elle se sent libre et sans contrainte.

Alors quel sens peut avoir la transgression pour celui qui cherche dans la voie non-duelle (Advaïta), qu’il soit un Tantrika traditionnellement initié ou bien un néo-tantrika ? C’est simple : transgresser ne veut pas dire lutter contre (c’est-à-dire se positionner par rapport à ce qui serait bien ou mal). Transgresser veut dire, avancer au travers, aller au-delà de. Donc la transgression c’est aller au-delà de la norme, au-delà de la dualité du bien ou du mal, du beau ou du laid, du sacré ou de l’impur. Lorsque le Tantrika transgresse, en pratiquant par exemple la cérémonie de la sexualité, il ne s’agit pas de lutter contre, mais simplement d’aller au-delà, de dépasser. La sexualité n’est plus le but, mais simplement le moyen. Lorsque deux néo-tantrikas qui ne se connaissent que depuis 24 heures se massent (et ce seulement si les deux sont d’accord pour cela), le massage n’est pas le but, c’est simplement le moyen d’aller au-delà de ce qui est socialement normé, accepté. Une fois passé par là, chacun à son rythme, on peut passer à autre chose. Le néo-tantra n’est pas un dogme, c’est une voie de déprogrammation. Utilisons l’expérience pour nous débarrasser des croyances, des concepts, des jugements, des interprétations et des conditionnements. C’est le « chemin des flammes » (Pierre Feuga) parce que c’est la voie abrupte qui brûle les vaisseaux qui nous ont amenés là où nous en sommes et cette voie ne cherche à nous emmener nulle part ailleurs. Elle n’a pour seul but que de nous amener à un état de détente et de disponibilité pour ce qui est.

La pratique Tantrique, outre son objectif déstructurant et déprogrammant des névroses socialement, familialement et religieusement entretenues, est une voie qui part de la matière, de la perception de l’individualité physique et émotionnelle pour nous faire parvenir à la réalisation de la totalité de l’être. Cette réalisation se fait lorsque « Je », ma Conscience (ma conscience étant cette part de moi qui observe et non l’illusion de mon individualité) s’unit à l’Énergie. C’est le sens de la posture assise dans la tradition Hindoue (Union de la Conscience, Shiva et de l’énergie, Shakti). Lorsque la conscience s’unit à énergie, tous deux entrent en expansion et deviennent le Tout.

Yabyum

Nous avons conscience que le paragraphe précédent peut paraître abscons à ceux d’entre nous qui ne connaissent pas ce mouvement tantrique depuis longtemps. Mais une très simple manière de le percevoir par l’expérience (car le Tantra ne transmet d’autre dogme que celui de l’expérience comme seul et unique enseignement) est la pratique méditative suivante : nous vous l’offrons de tout notre cœur. C’est notre essentiel. Peut-être, après avoir fait l’expérience de cela, n’aurez-vous plus aucun besoin de faire nos stages, … et peut-être que si ;-))

Pour unir la conscience et l’énergie, bien sûr les stages de Tantra nous proposent de réaliser cette posture métaphorique du Yabyum. Mais pour cela il faut un partenaire. L’union de la conscience et de l’énergie n’est de toute façon pas une recherche tournée vers l’extérieur. Elle est une quête éminemment individuelle et intérieure. Voici notre proposition pour l’approcher et peut-être la comprendre :

Asseyons-nous confortablement : Plaçons notre attention (notre attention étant notre conscience, c’est-à-dire ce qui, en nous, observe) sur nos sensations intérieures. Ce que nous sentons à l’intérieur, c’est notre énergie. Que nous sentions quelque chose ou rien (une vibration, un pétillement, une douleur, une envie ou bien rien du tout sont des sensations, c’est-à-dire des perceptions). Alors, si nous plongeons encore en demeurant complètement détendu/es (l’éveil, ce pourrait être cela), sans tension physique, ni émotionnelle ni mentale, sans attente ni but, sans résistance, sans attachement, alors peut-être réaliserons-nous que cette énergie, c’est-à-dire notre sensation intérieure, s’étend au-delà de nos sensations corporelles : c’est la Shakti ou le Spanda, c’est-à-dire la vibration de l’univers : elle ne sont plus seulement intérieures, elle n’ont plus ni limite ni forme. Nous réaliserons peut-être aussi que notre conscience n’est pas notre conscience, mais la Conscience, c’est-à-dire le divin (Shiva) et qu’elle englobe tout. C’est le sens de la posture assise : l’union de la conscience et de l’énergie.

Chaque soirée Tantra, chaque stage, séminaire ou webinaire de Tantra est simplement un laboratoire expérimental dans lequel le tantrika apprend à rester détendu pour se rendre disponible à ce type d’expérience - et de sensation. Et si l’on devait définir la pratique tantrique, qu’elle soit néo ou traditionnelle, on pourrait la décrire comme l’ensemble des techniques susceptibles de nous amener à un niveau de détente suffisant pour accéder à la perception extatique de notre énergie illimitée.

Probablement que lorsque nous atteignons complètement cette union de la conscience et de l’énergie (tradition hindouiste) en nous-mêmes, nous nous rapprochons aussi de l’autre union, celle des bouddhistes tantriques, celle de l’Extase - c’est-à-dire la connexion méditative extatique à ma nature profonde - et de la vacuité - c’est-à-dire la perception de l’illusion de toute chose -.

Et si le Néo-tantra était à la fois un Terma (un « trésor spirituel enfoui » dans la tradition bouddhiste) et une synthèse ?

Joyeuse pratique,

Laurence et Laurent
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